par Xavier Lainé

« Nous prenons en main notre sort, nous devenons
responsables de notre histoire par la réflexion, mais
aussi bien par une décision où nous engageons notre
vie, et dans les deux cas il s’agit d’un acte violent qui
se vérifie en s’exerçant. »

Maurice Merleau-Ponty

Vient le moment où l’heure sonne de faire un peu le point, dire ce qui va ou pas, et ne plus se cacher derrière une autosatisfaction béate. L’âge de raison étant dépassé depuis longtemps, peut-être pourrions-nous ouvrir les vannes d’une certaine sagesse. Je ne prend donc pas plume vengeresse et ne cherche ici à brandir aucun drapeau. Je voudrais juste vous faire part de quelques étonnements, de petites insatisfactions sans gravité puisque l’un dans l’autre le temps sait guérir toutes les plaies, de vous faire état de satisfactions profondes, aussi.

Commençons donc par quelques étonnements J’ai passé, en 1981, un diplôme de Masseur-kinésithérapeute, diplômé d’Etat, c’est écrit sur le papier que je n’affiche nulle part, ayant toujours considéré qu’un diplôme n’était qu’une porte d’entrée pour mes recherches ultérieures et non une fin en soi. Disons qu’il fut le sésame d’une vie passée à tenter de vaguement comprendre quelque chose à ce que vivent ceux que nous nommons à bon escient des « patients ». Car il en faut de la patience pour découvrir que le « soignant » n’est pas un dieu et que, quelles que soient ses compétences, il n’a en fait aucun pouvoir. Mais c’est un autre débat que j’ouvrirai peut-être, plus tard, si ma présence en ces pages ne pèse pas trop.

Ayant donc mon sésame, je me mis à chercher, à explorer quelques gestes d’ostéopathie, bien avant que celle-ci ait le succès que l’on sait et qu’elle finisse même par échapper à mon métier. (Je reviendrai sans doute aussi sur ces « échappées » qui ne sont pas dépourvues de raisons). J’allais voir aussi du côté de Mme Françoise Mézières, sans grandes satisfactions. Toujours à mes surprises concernant mon travail, je me mis à tâter un peu de la relaxation, sans trouver de réponse vraiment, et de là, participant à des « groupes Balint » à la démarche fort intéressante, j’en venais à chercher dans les psychanalyses un semblant de réponse.

Jusqu’au jour où, allongé sur un tapis pour m’imprégner de la Méthode Feldenkrais, je découvrais que l’essentiel n’était pas dans les réponses que je pourrais formuler mais dans les questions que je me pose.

J’adoptais donc l’aphorisme succulent de Woody Allen : « J’ai beaucoup de questions à vos réponses ».

Et donc je voudrais ici vous faire état de quelques unes de mes interrogations : – Mézières, Feldenkrais, Ostéopathie, Thérapies manuelles, Massages, si je suis l’étymologie de notre profession, Kinésithérapie signifiant « soin par le mouvement », me semblent pouvoir refléter d’assez près l’essence même de notre métier. Or, voilà que depuis plus de trente années, ce sont ces pratiques qui sont les plus mal reconnues. Pourquoi ?

– En bonne logique de toute profession qui vise à son développement, nous avons acquis quelques lettres de noblesse qui nous confèrent des « spécialités » : il y a ceux qui s’occupent plus particulièrement des enfants, celles et ceux qui s’engagent en secteur gériatrique, sportif, préventif, et, plus de trente ans après, au nom d’une omniscience inquiétante, aucune spécialité n’est reconnue au sein de notre profession, ce qui n’est pas sans gène, souvent, pour nos patients qui souhaitent être pris en charge par celles et ceux qui ont développé le plus de compétences dans des domaines bien précis. Pourquoi ?

– L’humain en son vécu corporel est au centre de notre pratique professionnelle, nous aurions pu croire que ce « rôle carrefour » entre plusieurs voies d’approche de l’être aurait pu nous favoriser, en particulier par les connaissances développées dans le domaine des liens psycho-corporels, de l’influence des métiers sur l’organisation musculo-squelettique, des habitudes de vie sur l’organisation neuro-musculo-cognitive. Or, ce que la profession défend au titre de critères prétendus scientifiques mais qui ne sont que des « normes » statistiques s’éloigne de ces compétences centrales pour favoriser les prises en charges « mécanistes », en acceptant des critères de bonne pratique qui ne permettent que très peu l’approche globale du patient et encourage une approche fragmentaire, parfois efficace certes, mais pas toujours, laissant sur la touche les pathologies pas claires, les diagnostics incertains.

Pourquoi ?

Je ne tenterai pas de répondre, même si j’ai quelques petites idées sur le sujet qu’il me faudrait développer. Mais, faute de place, ce serait empiéter sur la parole des autres, et je ne voudrais point embarrasser.

Voici donc quelques insatisfactions Mon cursus professionnel m’a permis de naviguer pendant quelques années en travail salarié avant d’aborder la dure expérience du monde libéral.

Nous avons sans doute tous vécu cet élan de la jeunesse qui nous pousse à prendre un peu nos rêves pour une réalité. Pour ce qui me concerne, j’avais dans l’idée qu’un emploi salarié serait une belle occasion de

pousser mes recherches, sans avoir le souci de mon revenu. Très rapidement, il m’a fallu déchanter et j’ai découvert un monde fini, où le diplôme acquis valait sésame pour appliquer des techniques sans vraiment de réflexion quand au vécu des pensionnaires. Quand j’ai voulu réveiller un peu les torpeurs par une voie syndicale, ce fut pour découvrir une pensée profondément immobiliste de la profession, plus prompte à accepter les petits compromis qu’à vraiment défendre une « idée » de ses désirs et ambitions.

Une fois allé jusqu’au bout de l’expérience, contraint de démissionner pour ne point perdre mon âme, j’entrais dans l’univers sans pitié du monde libéral. Dure réalité que celle-ci où chacun défend son bout de gras, avec si peu d’esprit de solidarité… Et nouveau désenchantement, jusqu’au jour où, allongé sur un tapis, je découvrais qu’il pouvait y avoir d’autres issues.

Nouvel enthousiasme vite douché par les sempiternels jugements sans fondement sur la nonscientificité de ma nouvelle pratique. Entre temps l’ordre nous avait été imposé, cherchant à « réglementer » toutes nos activités en imposant les critères de l’état actuel de la science (ce qui occulte toute possibilité d’évolution de cette prétendue science).

J’exerce donc aujourd’hui sans afficher mon appartenance au métier… auquel je demeure toutefois attaché et meurtri de le voir s’enfermer dans des dogmes qui me sont étrangers… Et, volontairement, je n’aborde pas ici la question fondamentale de notre rémunération devenue au fil du temps et de nos absences de revendications, symbolique et surtout symptomatique de nos difficultés à nous faire prendre au sérieux, puisque nos pratiques, sur ce plan, relèvent plus du revenu « low cost » que d’une véritable reconnaissance.

Quelques satisfactions aussi…

Les questions posées ci-dessus, les insatisfactions établies, je poursuis ma route. La vie est bien plus importante que toutes les considérations « professionnelles ». Il me faudrait revenir d’ailleurs sur quelques réflexions qui me viennent concernant ce terme de « profession », mais je vais mon chemin et rencontre beaucoup de patients (que je considère désormais comme des élèves) qui, après parfois un long cheminement, viennent confier leurs difficultés entre mes mains. Et c’est leur vie que je tiens alors, sans parfois en connaître les méandres. Je me dois alors d’explorer avec eux toutes les traces et les empreintes laissées dans leur organisation corporelle (incluant leur psychisme et leur système neurologique). Je découvre chaque jour la nécessité d’apprendre et réapprendre à vivre autrement, si possible en ménageant ce véhicule humain avec lequel il nous faut avancer, de naissance à trépas, si possible en limitant les conflits diplomatiques avec nous mêmes, et donc avec le monde qui nous entoure.

Je me laisse surprendre par les étranges rémissions (puisque je considère désormais qu’il n’est jamais de guérison) qui surviennent sans qu’elles aient été vraiment recherchées. Apprendre, se mettre en situation d’apprentissage pour aider le système complexe que nous formons à trouver ses propres solutions aux difficultés rencontrées, voilà qui ne cesse de m’engager toujours plus loin.

Et c’est une heureuse surprise lorsque, de congrès en congrès où je tente de donner quelques vagues aspects théoriques et pratiques de ce travail légué par Moshe Feldenkrais, je vois les salles se remplir de collègues curieux, sans pour autant que nous avancions en profondeur dans la reconnaissance de l’apport de cette recherche.

Et je reviens chez moi, lourd de mes questions, contraint de me remettre en recherche, non pour expliquer, mais pour le plaisir de chercher.

Manosque, 21 août 2014