Par Xavier LAINÉ

« « Un lynx avec un cou raide ne survivrait pas quarante-huit heures dans la forêt », disait Moshe Feldenkrais. Les troubles respiratoires, les dorsalgies, les soucis lombaires et pelviens ainsi que la régulation du tonus musculaire ne peuvent être correctement traités que si l’on tient compte de l’importance de ces liens entre le cou et les pieds. » Boris J. Dolto in Le corps entre les mains, éditions Vuibert, 2006

Vie d’un chercheur

Moshe Feldenkrais (1904-1984) fut avant tout un chercheur. Bien sûr ingénieur en science physique et collaborateur de Frédéric Joliot-Curie, proche de Langevin et Henri Wallon, il fut aussi l’initiateur du Jujitsu club de France. Pratiquant le judo avec Jigoro Kano, il fut une cheville ouvrière, dans la France d’avant guerre, de l’implantation de cette discipline dans notre pays. Ses premiers livres furent d’ailleurs publiés en français et visaient à améliorer, pour le public francophone, la pratique de cet art martial.

Originaire d’Europe centrale qu’il quitta dès la survenue des premiers pogroms antisémites, il ne pouvait, arrivant à Paris qu’entrer en relation avec la communauté de la diaspora russe et yiddish.
Mais ce n’est qu’après guerre qu’une amitié solide se noua avec Boris Dolto devenu directeur fondateur de l’EFOM. Cette amitié conduisit Feldenkrais à enseigner au sein de cette toute première école de kinésithérapie lors de ses fréquents voyages à Paris, mais curieusement, et bien que Boris Dolto y fasse référence, c’est par les arts de la scène que la méthode s’est peu à peu introduite au pays de Descartes, le pauvre incompris, mort de froid dans son exil suédois.

Il semble par ailleurs qu’il ne fut pas non plus sans rencontrer un autre fondateur du métier de kinésithérapeute en la personne de André de Sambucy, médecin féru des pratiques gymniques nordiques.

Ses recherches le conduisirent à explorer, bien avant que les neurosciences n’en démontrent la pertinence, le territoire alors ignoré des liens entre le mouvement, l’organisation du système neuro-musculaire et ce que d’aucuns nomment l’esprit.

Et c’est dans le foisonnement des Etats-Unis des années soixante que sa réflexion trouva quelques fondements à travers les recherches d’un Grégory Bateson, et la cybernétique de Von Foerster.

Le mouvement comme signature de nos modes de vie

Ainsi donc, s’interrogeant sur la capacité de ses collègues occidentaux à se prêter au jeu du Jujitsu, Moshe Feldenkrais ne pouvait que constater combien les influences culturelles, les modes de vie pouvaient influencer nos manières d’entrer en mouvement.

Considérant l’organisation primaire des mouvements dans le contexte de la gravité, il observe que ce n’est pas de notre plein gré que nous abandonnons l’aisance de notre enfance. Nos mouvements sont le résultat de nos apprentissages conscients et inconscients. Qu’interviennent quelques conditionnements et nous voici progressivement en mesure de lutter sans cesse contre l’influence gravitaire, contraignant notre système neuro-musculaire à changer de fonction.

Car chez l’enfant, les réflexes neuro-musculaires sont d’abord des réflexes d’ajustement visant à rétablir un équilibre rompu. La chute fait partie du risque dans l’apprentissage de la position érigée.
Ce n’est que par conditionnement successif que nous perdons notre capacité d’ajustement et par influence culturelle que nous finissons par conférer à ce système un rôle de « maintien postural » où nous aurions besoin d’une disponibilité d’ajustement.

Ainsi, plus nous avançons en âge et plus notre manière de bouger se trouve être la signature de ces apprentissages conditionnés. Et nos « troubles musculo-squelettiques » en sont l’expression pathologique.

Une pédagogie pratique au service de la connaissance de soi

De fait, donc, il s’agit moins de changer ou de comprendre pourquoi telle ou telle difficulté survient que de décrypter les modes d’organisation gestuels fixés dans nos habitudes.

Il ne s’agit pas de proposer un mode thérapeutique mais une exploration de modes différents d’organisations du geste par l’expérience de variétés et de combinaisons infinies de mouvements, en ouvrant la curiosité par une pédagogie qui cherche, non des réponses aux questions, mais à découvrir qu’elles sont présentes en nous-mêmes.

Ainsi le praticien proposera deux possibilités d’entrée en apprentissage :

  1. La prise de conscience par le mouvement, dans des ateliers collectifs où seront proposés des enchainements de mouvements dont il s’agit de découvrir comment les effectuer avec le moins d’effort possible en utilisant judicieusement les appuis et donc de ressentir les effets de la gravité sur leur organisation. De cette expérience, il sera possible de retirer un bienfait de détente, bien sûr, mais surtout une sollicitation intense du système neuro-musculaire, par répétition des séquences de mouvements en privilégiant leur lenteur d’exécution.
  2. L’intégration fonctionnelle lors de rendez-vous individuels. L’expérience est ici guidée, selon la demande par un toucher pédagogique visant à faire sentir à la personne les tensions et autres verrouillages qui la privent de son aisance. L’effet en sera ici encore une profonde détente, mais aussi, lors d’un transfert final dans les gestes habituellement gênés, la possibilité d’intégrer fonctionnellement les apprentissages explorés dans la vie quotidienne.

S’il existe un effet thérapeutique à ces pratiques, c’est donc moins par la volonté du praticien que par les expériences d’apprentissages qui favorisent des changements concrets, structurant la vie de chacun, avec des degrés de liberté supplémentaire.

Un outil de prévention globale au service de la santé publique

Au delà de la visée d’apprentissage thérapeutique, les recherches de Moshe Feldenkrais ont surtout une grande utilité dans le champ plus vaste d’une prévention non limitée à la survenue de telle ou telle pathologie.

Il s’agit d’apprendre à organiser sa vie et ses modes d’existences différemment, de ressentir les effets des gestes répétitifs de la vie professionnelle ou privée et donc d’apprendre à modifier par soi-même ses « habitus » afin de prévenir la survenue de troubles relevant de la pathologie.

Bien évidemment cette pratique peut trouver un terrain d’épanouissement en entreprise, mais de façon bien plus vaste, elle peut nous engager chacun dans une réévaluation de nos habitudes, de nos gestes quotidiens, de nos façons de nous comporter dans le stress d’une société d’où la dimension humaine est de plus en plus souvent absente.

Il s’agit d’inviter à une prévention au sens large, et d’user du terme de kinésithérapie dans sa dimension étymologique du « soin par le mouvement ».

En ce sens, si tout kinésithérapeute ne peut devenir praticien Feldenkrais (surtout en l’absence d’une prise en charge ne serait-ce que partielle des frais de formation – une formation délivrée selon les canons internationaux mis en place au décès de Moshe Feldenkrais dure en effet quatre ans, au rythme de quarante jours par an), tout kinésithérapeute peut tirer un grand bénéfice d’une pratique régulière tant pour lui-même que pour les patients qu’il rencontre et pour la compréhension des difficultés qu’il rencontre.